25 juin 2017

Quand l’étincelle juive d’un milliardaire américain devient un flambeau de Yom HaAtsmaout, par Amanda Borschel-Dan

Pendant des décennies, Michael Steinhardt, la légende de Wall Street était un « athée rongé par la culpabilité ». Aujourd’hui, l’homme de 76 ans qui nous a reçu pour une interview est « un bon vieil athée ». 

Pour Steinhardt, l’État d’Israël, est le joyau de la couronne des juifs laïcs. « Israël est le plus grand miracle du XXe siècle »
Dieu n’entre pas en ligne de compte pour le milliardaire philanthrope, qui a allumé un flambeau pour marquer le passage de Yom HaZikaron à Yom HaAtsmaout. Fortement investi dans la continuité du peuple juif, il fait le pari de miser sur le peuple juif et sur les « extraordinaires accomplissements des juifs laïcs ». 


Il est aujourd’hui un grand-père fier, qui vante les réussites de ses petits-enfants avant les siennes. Steinhardt s’attelle a instiller un patrimoine de fierté laïque chez les jeunes juifs qui ignorent tout de l’histoire de l’assimilation qui a donné naissance aux penseurs et aux scientifiques qu’étaient Albert Einstein, Sigmund Freud et Jonas Salk, pour ne citer qu’eux.

« Ces 300 dernières années, et spécialement durant le XXe siècle, ont été une période extraordinaire et unique en termes de réussites par des juifs laïcs », affirme Steinhardt. Et pour Steinhardt, l’État d’Israël, est le joyau de la couronne des juifs laïcs. « Israël est le plus grand miracle du XXe siècle », a déclaré Steinhardt, quelques minutes avant de participer à la cérémonie officielle de la Journée de l’Indépendance.

Steinhardt et le fondateur du Centre Simon Wiesenthal, le rabbin Marvin Hier ont étaient choisis pour être les représentants de la Diaspora pour allumer l’un des douze flambeaux qui représentent « l’unité juive », à l’initiative de la ministre de la Culture et des Sports, Miri Regev, présidente de la Commission ministérielle pour les cérémonies et les emblèmes.

Pour allumer ces torches et être représentant de la Diaspora, il faut remplir certains critères. Le représentant doit « incarner la préoccupation et le travail mis en œuvre pour le futur du peuple juif, et renforcer le lien entre le judaïsme du monde et Israël ».

C’est en 1994, et avec des actions estimées à plus d’1,04 milliard de dollars par Forbes que Steinhardt a co-fondé Taglit-Birthright Israël avec Charles Bronfman. Depuis, il a fait don de 100 millions de dollars à Birthright, qui a amené près de 600 000 juifs entre 18 et 26 ans, provenant de 66 pays, en Israël, au cours des 17 dernières années.

Feux d'artifice de la cérémonie du mont Herzl de Yom HaAtsmaout, à Jérusalem, le 1er mai 2017. (Crédit : Menahem Kahana/AFP)
Feux d’artifice de la cérémonie du mont Herzl de Yom HaAtsmaout, à Jérusalem, le 1er mai 2017. (Crédit : Menahem Kahana/AFP)

Taglit a « sauvé une génération », affirme Steinhardt, qui a financé d’autres projets sur l’identité juive via la Steinhardt Foundation for Jewish Life et la récente multiplications d’écoles hébraïsantes sous contrat aux États-Unis. (C’est sa fille Sara Berman qui chapeaute le projet.)

Steinhardt n’est pas Israélien et passe le plus clair de son temps dans sa maison new-yorkaise. L’inclusion de personnalités de Diaspora dans la cérémonie était destinée à montrer « l’unité de peuple juif, et le fait qu’Israël est un foyer pour tous les juifs du monde ». Mais dans un pays où règne la loi du « deux juifs, trois opinions », certains objectent à attribuer un tel rôle à ceux qui n’ont pas élu Israël comme lieu de résidence.

Que pensez-vous de l’article écrit par Irit Linur pour Haaretz, qui estime que les Américains n’ont pas leur place à la cérémonie des flambeaux du Jour d’Indépendance. Dans la mesure où vous n’êtes pas citoyen, vous n’avez rien à y faire ?
Israël regorge d’opinions, cela en fait partie. Mais il me semble que je dédie une partie conséquente de ma vie pour réunir les juifs israéliens et les juifs de la Diaspora, et son article s’oppose à ce principe, et je pense qu’elle a tort. Il vaut mieux pour tous qu’ils soient liés, qu’il y ait de la communication, de l’affection et de la compréhension – dans les accords comme dans les désaccords – et faire la distinction ne me paraît pas faire sens.

Ce qui distingue les juifs israéliens de ceux de la Diaspora, c’est la langue – il y a la barrière de la langue. Ce que fait votre fille est admirable. Mais comment pensez-vous que nous puissions franchir cette barrière ? Quels autres projets avez-vous ?
Au risque de parler de ce qui est évident, l’une des options, c’est Taglit. Au risque de paraître présomptueux, je suis tenté de dire que ça a sauvé une génération. Entre 25 et 30 % des jeunes Américains qui ont participé à ce voyage ne seraient jamais venus en Israël et n’auraient jamais vécu cela. Et, c’est une évidence, 2 % de la population américaine est juive et les Israéliens peuvent difficilement tenir la comparaison quand vous représentez 2 % d’un total, et quand le courant de l’intégration et de l’assimilation est extraordinairement puissant. Donc, ce que Taglit propose, c’est la création de liens et une chaleur humaine qui n’est disponible nulle part ailleurs.

Des participants au programme Taglit visitent Massada (Crédit : Taglit-Birthright/JTA)
Des participants au programme Taglit visitent Massada (Crédit : Taglit-Birthright/JTA)

De nombreux enfants qui participent à Taglit disent que ce qui les marquent le plus, c’est d’être avec des soldats ou des gardes israéliens, de rencontrer des Israéliens. Mais ce n’est pas l’objectif du voyage. Avez-vous pensé à créer une structure où les deux objectifs se croiseraient ?

Nous avons pris diverses mesures au fil des ans pour intensifier le mifgash (la rencontre), et nous parlons d’en faire encore davantage. Actuellement, nous avons 5 soldats par bus de 40 jeunes de Diaspora, et selon un sondage, c’est le moment préféré du voyage. [Selon Taglit] près de 90 000 jeunes soldats israéliens et étudiants ont rejoint les groupes durant les voyages.]
Pourrait-on en faire davantage ? Oui, cela pourrait prendre différentes formes. Mais nous avons réussi à créer un contexte éducatif que certains trouvent trop intense – vous voyez, 3 ou 4 heures de sommeil par nuit – d’autres pensent qu’il y a trop d’alcool, de sexe, de drogue.

Ma philosophie pour Taglit, c’est que chaque juif – et entendez juif de la façon la plus libérale possible – a droit à un voyage gratuit en Israël. Et ce voyage, dans de nombreux cas, accomplit quelque chose que rien d’autre dans le monde ne peut accomplir, qu’il s’agisse des soldats israéliens, d’un guide touristique, des panoramas, du fait qu’ils ont parcouru 4 000 bornes, et sont soudain exposés à de nouvelles choses, ils sont perdus. Je ne sais pas. Mais je suis certain qu’en 10 jours, ils accomplissent des choses lourdes de sens. Les choses pourraient-elles être mieux ? Bien évidemment. Mais je dirais que c’est déjà quelque chose dont nous pouvons être fiers.

Généralement, le patrimoine juif est diffusé par la religion, mais il semble que votre projet consiste à faire la promotion d’un patrimoine juif laïc, un patrimoine juif culturel. Pouvez-vous en parler ?
Pour des raisons que j’ignore, au début de mon adolescence, j’ai commencé à m’interroger sur l’existence de Dieu. Rien d’extraordinaire, mais pour moi, c’était quelque chose d’important. Et j’avais l’habitude de voir, à Bensonhurst à Brooklyn, où j’ai grandi, des gens avec leurs matricules tatoués sur le bras, vous savez, dans les années 40 et 50. Pour moi, il était clair que cet évènement [la Shoah] a eu un impact profond sur le peuple juif.

Un petit garçon met sa main sur le bras de son grand-père, près de son tatouage de prisonnier de camp de concentration, à Jérusalem, le 24 mai 2013. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)
Un petit garçon met sa main sur le bras de son grand-père, près de son tatouage de prisonnier de camp de concentration, à Jérusalem, le 24 mai 2013. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

On ne pouvait s’empêcher de poser la question : « Comment un Dieu qui était bon, puissant, etc.. a pu laisser une telle chose se produire ? » Et, en tant qu’adolescent stupide, je posais cette question à tous ceux qui m’entouraient.

J’ai rapidement compris que la réponse qui me convenait était qu’il n’y avait aucun Dieu externe qui faisait le Bien, qui récompensait et qui punissait etc. À partir de ce moment, et jusqu’à aujourd’hui, je suis devenu athée. Pendant longtemps, j’étais un athée rongé par la culpabilité, parce que je savais que la religion représentait quelque chose, et qu’en étant athée, on s’en éloigne, on l’appelle « mythologie » et autres titres qui dénigrent sa signification. J’ai maintenu cette position jusqu’à maintenant.

Je ne suis plus un athée qui culpabilise. Je suis juste un bon vieil athée, et je me sens bien comme ça. De plus, je pense que l’expérience juive de ces 300 dernières années, la haskala, diverge radicalement de toute l’histoire juive au préalable. Ces 300 dernières années, et spécialement durant le XXe siècle, ont été une période extraordinaire et unique en termes de réussites par des juifs laïcs. »
Si je vous disais : pensez à ce qui s’est passé en 5'000 avant l’ère commune, en 4'000...
Vous savez, on raconte les mêmes histoires chaque année, au sujet de Pessah, de Pourim et de Hanoukka. Mais si nous prenons du recul et tentons d’être objectifs, y-a-t-il quelque chose d’unique à propos de l’histoire de notre peuple comparé aux innombrables histoires d’autres peuples à la même époque ? J’ai envie de dire que non, chacun à son histoire, ses héros, ses mythes, ses hauts et ses bas.

Et si je vous demandais de me nommer les héros du peuple juif d’avant la haskala, vous pourrez nommer Maïmonide, Rachi, quatre ou cinq, peut-être même 6 noms. C’est très peu pour des milliers d’années. Mais ces 300 dernières années, le nombre de juifs qui ont accompli de grandes choses est extraordinaire. C’est à couper le souffle, tant de choses ont été faites, c’est à se demander comment ! Comment a-t-on pu en faire tant en 300 ans ? C’est un phénomène notable et je pense l’une des choses les plus tristes de l’instruction juive, c’est que jusqu’à maintenant, nous avons ignoré ces 300 dernières années dans notre éducation juive traditionnelle.

Albert Einstein en 1946. (Crédit : Central Press/Getty Images via JTA)
Albert Einstein en 1946. (Crédit : Central Press/Getty Images via JTA)

Et Israël, dans un sens, est un exemple de réussite laïc extraordinaire. Israël est le plus grand miracle du XXe siècle. Pas à cause des religieux, mais grâce aux accomplissements laïcs. Donc je pense que ce que nous devons faire pour instiller la fierté chez la prochaine génération juive, c’est de parler des grandes réussites des juifs durant cette période – si je vous demandais qui a inventé le vaccin contre la polio, vous vous en souvenez ?

[Jonas] Salk.
En partie. Ils étaient deux, avec Albert Sabin. Et à Los Alamos, au Nouveau Mexique, ils ont développé l’énergie nucléaire. Qui ? C’était comme un shtetl laïc, avec J. Robert Oppenheimer et Albert Einstein, et Neils Bohr, et Enrico Fermi [dont la femme Laura était juive] et d’autres, majoritairement juifs. Comment expliquez-vous cela ?

J’entends ce que vous dites, et j’adore cette approche et cette idée, mais je me demande si la majorité des juifs laïcs qui ont tant accompli venaient du milieu juif et se sont rebellés, ou s’ils étaient de la seconde génération d’une éducation traditionaliste, très talmudiste qui a formé les esprits autrement qu’en lisant simplement de la philosophie ou de l’histoire.
Je pense que ce que vous dites, et c’est vrai, prouve que la vie n’est jamais simple. Et ce que ces juifs ont accompli, on le doit probablement à l’une de ces raisons. L’accent a toujours été mis sur l’éducation, bien avant la haskala. Mais c’était une éducation singulière, une éducation réservée aux garçons, jusqu’à récemment, mais je suis d’accord, cela joue un grand rôle.

Une éducation de remise en question et de débat
Complètement. Mais il n’y a pas que cela. Est-ce la génétique ? Est-ce possible que, si les juifs sont plus susceptibles de souffrir de Tay Sachs ou de Parkinson, ou d’autres maladies génétiques, alors il y a d’autres caractéristiques génétiques qui les rendraient différents ?

Peut-être. C’est ce que vous pensez ?
Oui, mais je veux que l’on se pose la question : « Pourquoi en a-t-on fait autant ? » D’une part, c’est l’éducation, d’autre part, c’est la génétique. Et troisièmement, je dirais que dans la première moitié du XXe siècle, il y a eu un tel éclatement de l’énergie juive dans le monde, en termes d’agrandissement sociétal, que je pense que cela joue aussi. Au début du XXe siècle, nous cherchions tous à devenir riches. Donc c’est un peu de tout…

Donc vous dites, en somme, que c’est parce qu’ils ont eu les conditions qui leur ont permis de prospérer.
Exactement.

Donc, si je vous comprends bien, votre investissement dans les spécificités juives n’est pas religieusement motivé, cela va de soi, mais c’est peut-être via l’idée de créer une version améliorée du monde.

« Je déteste cette phrase, tikoun olam [réparer le monde], mais je suis d’accord. Vous devez aussi pensez aux aspects difficiles, c’est-à-dire : « qu’est-ce qui a permis aux juifs de si bien réussir ? Est-ce-que cela fait partie de leur norme éthique ? J’ai été escroqué à quatre reprises dans ma vie, et à chaque fois par un juif orthodoxe. Qu’est-ce que cela veut dire ? Pour moi, c’est parce que j’étais tellement ouvert et à l’aise avec eux, parce qu’ils étaient orthodoxes, que j’attendais davantage de leur part un niveau de moralité plus élevé, mais ce n’était pas le cas.

Donc c’est compliqué. Mais la vérité, dans les grandes lignes, c’est que nous, les juifs, avons été spéciaux ces 300 dernières années. Et c’est quelque chose que nous devons prendre en compte et voir comment y réagir.

Puisque vous ne croyez pas en Dieu, croyez-vous en une forme d’étincelle juive ?
Toutes vos questions tournent autour de la même grande notion – qu’est-ce qui fait que nous sommes spéciaux ?

Oui, et c'est pourquoi vous vous investissez tant pour perpétuer cela.
Exactement. Et quelle est la conséquence aux 60 ou 70 % des mariages mixtes chez les juifs américains, chose relativement nouvelle ? Ce qui est réellement nouveau, c’est que bien qu’il y ait eu des mariages mixtes au début du XXe siècle, peut-être 20 ou 25 %, le faisaient pour se défaire de leur judéité. C’est à cette époque que les Schwartz sont devenus des Smith et que les Katz sont devenus des Kent.

Les cofondateurs de Taglit, Michael Steinhardt (gauche) et Charles Bronfman lors d'une interview à Jérusalem le 4 juin 2015. (Yonatan Sindel/Flash90)
Les cofondateurs de Taglit, Michael Steinhardt (gauche) et Charles Bronfman lors d’une interview à Jérusalem le 4 juin 2015. (Yonatan Sindel/Flash90)
En revanche, maintenant, la majorité des enfants nés de mariages mixtes sont élevés dans un cadre juif, parfois dans un cadre mixte. Mais celui qui fait les travaux de recherche pour Taglit.

Leonard Saxe ?
C’est ça, le Professeur Len Saxe, de Brandeis, vous dirait – premièrement, que plus de la moitié des jeunes de Taglit sont issus de mariages mixtes. Mais il vous dirait surtout que si l’un de ces jeunes participe à Taglit, et bénéficie de cette expérience, il devient indissociable d’un enfant issu de deux parents juifs. Et ce nouveau phénomène n’a pas encore été étudié ni accepté, toutes ces histoires de matri-linéarité, de patri-linéarité etc…

J’ai l’impression que pour vous, la patri-linéarité ou la matri-linéarité ne fait aucune différence. Il y a ce composant génétique, qui peut venir d’un côté comme de l’autre, voire même remonter à la génération précédente. Mais la question est, pourquoi tant investir pour que tout cela se pérennise ?
De tout temps, les juifs ont eu le désir de participer à la société, et cela se vérifie dans nos accomplissements. C’est pourquoi les trois plus grands noms du XXe siècles étaient juifs. Je veux dire, des juifs spéciaux, comme l’étaient [Karl] Marx, [Sigmund] Freud et Einstein. Comme expliquer cela ? Comment expliquez-vous le pourcentage de juifs à Hollywood, le pourcentage de juifs ayant remporté un Nobel et ainsi de suite. Je pense qu’une partie de notre philosophie juive consiste à tenter de réussir. Certains diront, avec cynisme, que notre philosophie est d’être supérieur, entre autres financièrement. Mais ce n’est qu’un petit aspect, à mon avis, mais un aspect tout de même.

Je tire une immense fierté des accomplissements juifs laïcs. En grandissant à Brooklyn, je connaissais les noms de tous les sportifs juifs. Il n’y en avait pas tant que ça, mais il y en avait. Et Israël, qu’est-ce qu’Israël si ce n’est pas cela ?

Qu’avez-vous ressenti quand vous avez entendu parler de la cérémonie des flambeaux ?
Cette cérémonie n’est pas spécialement médiatisée aux États-Unis, donc je n’en savais pas beaucoup à son sujet. Mais une fois que j’ai saisi son importance, je me suis senti récompensé.

Ça peut sembler égocentrique, mais je pense que la modestie devrait se généraliser dans notre peuple. Et ce n’est pas vraiment le cas. Mais j’essaye, je n’y arrive pas toujours, d’être modeste, et avec cette reconnaissance ou non, je sais que j’aurais continué à faire ce que je pense être le bien.

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